Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage [...]
Et puis est revenu plein d'usage et raison
Vivre entre ses parents le reste de son âge
Tu parles!
Je ne comprends pas trop Joachim du Bellay.
Je ne sais pas; peut-être que Rome était moche mais moi après un an à Iaşi, je n'ai pas du tout envie de revenir dans cette douce A njou natale que nous avons en commun.
Dans quelques 70 ans, par un bel après-midi d'été, je serais à pécher sur une barque sur la Maine ou la Loire et hop; j'aurais une attaque et c'en sera fini de moi.
Mais avant d'être un vieil homme, je veux vivre ailleurs.
Tous mes amis Erasmus ont déjà quitté la ville. Cela fait près d'une semaine que je vais quotidiennement au train de 20h42 faire mes aurevoirs à un ou plusieurs amis. Ce soir ne manquera pas à la tradition. Demain, ce sera mon tour.
Exactement 48 heures plus tard, je poserais mes bagages dans la chambre que j'occupais chez mes parents et là, ça risque d'être la petite crise d'angoisse.
Cela m'ennuie de le dire tant c'est un cliché mais cette année Erasmus a été jusqu'à maintenant la meilleure de ma
vie, à presque tout point de vue.
J'ai été très heureux ici. J'ai rencontré des centaines de personnes (de Roumanie et du Monde entier), des
dizaines sont devenues mes amis, parfois de très très bons amis même, qui vont énormément me manquer. J'ai vu des centaines de choses que je n'avais jamais vu, visité cinq pays et des dizaines de
villes, parcouru des milliers de kilomètres. J'ai fait des fêtes inoubliables et j'ai vécu des tonnes de petites aventures en tout genre. Surtout, j'ai appris beaucoup de leçons de vie -sur
comment être heureux, ce genre de choses-, leçons qu'il me faudra encore un peu de temps pour parfaitement comprendre et formuler.
Je suis arrivé dans un pays dont je ne connaissais absolument rien et j'en ai appris la langue, j'en ai découvert l'histoire, la géographie, la politique, la littérature, la musique, le mode de vie... Aujourd'hui, naturellement, je m'intéresse à toute l'actualité roumaine comme à celle de France, je plaisante de la vie politique locale et nationale avec mes amis de Iaşi, j'écoute plus de musique roumaine que de musique française, je cuisine roumain et je lis de la poésie roumaine.
Cette année, j'aurais découvert une partie de mon identité française (qui n'a jamais été dévellopé dans mon esprit), j'ai pris encore plus conscience de mon identité européenne et occidentale, j'ai largement repoussé les frontières de ce que je vois comme étant étranger et surtout, je suis devenu un petit peu roumain.
Partout où j'aurais pu aller, ma volonté d'intégration aurait été la même et j'aurais pu devenir un peu danois, un peu slovène ou un peu grec mais je suis venu en Roumanie et je suis devenu « puţin român » (je le serais devenu bien plus encore si je n'avais pas eu autant d'amis étrangers). Dans quelques jours, je serais de retour en France, dans un pays où personne ne connait rien sur la Roumanie et où il n'y a sans doute pas 0,5% de la population qui ait déjà entendu parlé de Iaşi. Personne ne comprendra la langue que j'ai parlé pendant un an ni même ne l'identifiera comme étant du roumain, et mes efforts pour l'apprendre paraîtront avoir été inutiles (car c'est aujourd'hui quand je peux enfin discuter en ayant très peu recours à l'anglais que je dois partir). Quand je dirais que je suis allé en Roumanie, après une blague sur Dracula, on me demandera « pourquoi? » avec beaucoup d'étonnement et on me posera des questions plus ou moins polies pour savoir si les gens là-bas ne sont pas un peu sauvages ou idiots (plusieurs anciens Erasmus roumains en France m'ont raconté comme on les avait pris pour des semi-débiles à leur arrivée à l'université en France!).
J'étais exactement comme ça il y a quelques mois -juste un peu aventureux pour aller voir- alors je ne pourrais
rien dire, j'expliquerais. Mais je me sentirais bien seul avec mon délire sur « la Roumanie c'est génial », bien seul à chantonner des chants ou à sortir des mots que personne n'aura
jamais entendu... Et la Roumanie me manquera. Elle n'est absolument pas pire mais pas mieux non plus que la France mais de la France je suis depuis longtemps déjà un peu las alors que, après dix
mois, je suis encore dans la phase de découverte de la Roumanie (même si je connais déjà assez bien le pays). Dans l'un comme dans l'autre, je me sens chez moi. Je n'imagine pas qu'à l'avenir ma
vie puisse être plus dure ou moins douce dans l'un ou dans l'autre.
De la Roumanie, vont me manquer la culture et la langue, la météo très agréable (le climat océanique avec le vent et la pluie n'est définitivement pas le meilleur!), le sentiment de sécurité (on n' a jamais peur de faire de mauvaises rencontres), la facilité de se déplacer sans voiture (mais aussi sans vélo), la spontanéité des rencontres, l'ambiance chaotique de la rue, les campagnes buccoliques, les oiseaux omniprésents, la simplicité des gens, la bruit du train sur les rails et le cahottement du tramway, une tonne d'autres détails dont quelques uns inavouables!
Mais en France, je vais être content de retrouver les viennoiseries et la baguette du matin, l'intense et riche vie culturelle, la société cosmopolite, la possibilité de se promener en bicyclette et de faire du sport (faire un minimum de sport me manque!), l'absence de chiens errants dans les rues, la confiance en l'hôpital, ne jamais se dire qu'on va régler un problème en donnant 4 euros au responsable et ce genre de choses!
Donc je vais rentrer en France en essayant de ne pas trop déprimer, en emmenant avec moi plein de musique et de livres roumains pour essayer de casser le côté trop brutal de la rupture avec le pays et avec la certitude que je reviendrais ici car tout comme je ne peux pas imaginer ne pas revenir régulièrement à Angers, je ne peux pas imaginer ne pas revenir au moins de temps en temps dans ma finalement très jolie Moldavie.
plongent dans l'eau,
les roseaux et les oiseaux font de même, voilà le paysage. Qui, parce qu'il pleut, qu'il vente et qu'il fait froid, nous paraît rapidement monotone. C'est avec soulagement que nous arrivons à
Mila 23, un horrible village perdu au milieu du delta. C'est là que nous allons déjeuner, dans une famille de lipovènes, ce qui m'excite terriblement. Les russes-lipovènes, que l'on appelle
aussi «vieux croyants » ne sont que quelques milliers dans les pays, presque tous isolés dans des hameaux du delta du Danube. Ce petit peuple vient de Russie. Après une réforme du culte
orthodoxe dans le pays, ces hommes et ces femmes restés fidèles aux rites anciens furent persécutés par le pouvoir en place et émigrèrent vers des terres plus paisibles (un peu comme le firent
les premiers colons anglais aux Amériques); ils atterirent ici, au milieu de nul part. Ils sont réputés pour n'avoir pas du tout cédé à la modernité et vivre dans les mêmes conditions que leurs
ancêtres lorsqu'ils immigrèrent dans le delta (ils sont en quelque sorte les Amish roumains).
Mais nous revoilà vite parti pour quatre autres heures de bateau,
sous le froid, la pluie, le vent, à admirer des paysages un peu monotones. Beaucoup de gens apprécient la visite du delta, en ce qui me concerne, je suis juste tombé malade et me suis un peu
ennuyé...